Jean GIONO - Regain
1930
Il s’est toujours présenté comme un voyageur immobile. De fait, n’a que peu voyagé hors de Manosque où il est né, le 30 mars 1895. Manosque où il sera enterré en octobre 1970. Sur le flanc du mont d’Or il s’établira vers 1929, au lieu-dit Lou Parais. « Un palmier, un laurier, un abricotier, un kaki, des vignes, un bassin grand comme un chapeau, une fontaine. » Une maison où profiter pleinement du chant du monde. Il y composera l’essentiel de son œuvre.
Et quand il n’écrit pas c’est pour s’ouvrir aux beautés de la nature. « Les sentiers battus n’offrent guère de richesse, les autres en sont pleins. » Marcher lui permet de s’évader. « Il n’y a pas de plus puissant outil d’approche et de fréquentation que la marche à pied. » Il lit aussi. Dans sa jeunesse, le manque de ressources familiales et la santé précaire de son père l’obligeant à interrompre ses études, le jeune Giono travaille au comptoir des escomptes, la banque du coin. Il se passionne pour les textes antiques. Virgile qu’il dévore sous les oliviers ou à l’ombre des blés murs. Flaubert, Balzac et Stendhal, aussi. Le souffle de ce dernier transparaît dans sa seconde manière, celle du Hussard sur le toit et du Bonheur fou.
Son seul et grand voyage hors de ce sud austère et lyrique, il va l’entreprendre avec la guerre. La grande, l’atroce, d’où il écrit : « Je n’ai plus d’âme, je n’ai plus de cœur, je n’ai plus de ciel bleu, non, je n’ai plus d’idéal, je ne suis qu’os, chair et arme. Et la pluie drue s’acharne sur l’acier des casques. » Bouleversé par les horreurs des batailles, c’est en pacifiste convaincu qu’il en reviendra, militera un temps à l’Association communiste des écrivains et artistes révolutionnaires. On le jettera même en prison. Sort qui lui sera à nouveau réservé à la Libération au motif erroné de collaboration. Quelques mois à moisir en cellule et, pire, une incompréhensible mise à l’index par le conseil national des écrivains avec interdiction de publier, levée en 1947. Son œuvre s’éloigne alors du panthéisme des premiers romans pour prendre un tour plus romanesque.
Regain paraît d’abord en feuilleton dans la Revue de Paris , du 1er octobre au 15 novembre 1930. Puis en livre chez Grasset. Troisième volet de sa trilogie de Pan, il vient après Colline et Un de Baumugnes. Colline est le premier roman de Giono. La trilogie de Pan et Regain ont fourni le prétexte d’un injuste procès pour accointances vichystes. Or, la date faisant foi, le roman n’a pas pu être écrit pour servir la propagande pétainiste du retour à la terre. Son propos est du reste tout autre, plus complexe, plus ample. Avant guerre, outre la trilogie de Pan, Giono a publié Le grand troupeau (1931), Le chant du monde (1934), Que ma joie demeure (1935). Après on lira surtout Un roi sans divertissement (1947), Les âmes fortes, Le hussard sur le toit et Un bonheur fou.
Regain ne s’imposait pas de soi. Giono hésitait entre plusieurs titres possibles. Printemps. Comme l’herbe. La ronde de la faux et du regain. Vent de printemps. Il n’attaquait jamais l’écriture d’un livre avant que son titre n’ait clairement résonné à son oreille. À relire ceux qu’il avait d’abord envisagés, les thèmes essentiels du roman peu à peu émergent. L’harmonie de l’homme avec la nature. Le thème du vent, personnage à part entière. Le thème du renouveau et de la vie renaissante, aussi.
Une lecture en surface a pu faire croire que Regain n’était, au mieux, qu’un chant béat du laboureur, au pire un texte prônant le retour à la terre. Regain est le troisième volet de la trilogie de Pan. Ce dernier, dieu des bergers dans la mythologie, symbolise l’Ordre cosmique. Giono, dans sa jeunesse, s’est nourri des textes antiques. Ici plus encore que dans Colline et Un de Baumugnes, il entend célébrer le chant du monde.
Pan fait souffler un vent terrible sur le pays de la montagne de Lure, où certains rites païens persistent. Un des personnages nous prévient : quitter Manosque et la civilisation pour monter par là-bas revient à voyager dans des « pays pas catholiques ». Au centre du pays de Lure, un village à moitié fantôme. Aubignane, et bientôt plus qu’une seule âme pour le peupler. Le pays grelotte dans le silence. Pas innocent d’ailleurs que le personnage central, « un homme énorme… un morceau de bois qui marche » se nomme Panturle, moitié Pan, moitié Lure.
Tout autour s’accroche une terre malade de lèpre « comme une vieille chienne qui perd ses poils ». Un paysage aussi roux qu’un renard « où ça a l’air tout mort ». Regain chante l’ivresse dionysiaque, mais surtout la solitude de l’homme en lui-même face à la nature qui le défait. C’est un roman écrit comme un poème, hymne aux beautés sauvages de la Haute-Provence, où les éléments climatiques sont dépeints comme de véritables personnages. Mais ce sud austère et lyrique reste imaginaire. La nature n’est jamais complètement bonne. Ni complètement mauvaise. Giono a réinventé son sud, redessiné ses contours à la mesure de la tragédie.
La Provence sous sa plume n’a rien de commun avec celle de Pagnol. Pour pouvoir y survivre, il faut que l’humain apprenne à communier avec les éléments. Regain n’est surtout pas un récit naturaliste ; au contraire, une chanson de geste paysanne, quand l’homme domptait une nature à l’état sauvage. La narration demeure assez sèche et se double de monologues intérieurs poétiques. Regain porte enfin un regard écologique. L’ordre humain a-t-il le droit de s’insérer à son seul profit dans l’ordre universel et d’user à satiété des autres créatures ?